Savoir perdre du temps pour savoir en gagner…

J’étais comme la plupart, totalement obsédée par le résultat d’un mouvement, d’une attitude, plus que par la manière dont le cheval apprend et par ce qu’il est réellement capable de donner physiquement. J’avais cette fâcheuse tendance à exiger, à voler les mouvements, un peu comme si Pakita était une marionnette qu’il aurait suffit de plier pour obtenir l’attitude voulue. En même temps, je n’avais appris à faire que ça … difficile de sortir d’un schéma ancré depuis des années de clubs. Cela devient presque des instincts qui reviennent sans même qu’on ait le temps d’y réfléchir. L’ego du cavalier étant ce qu’il est, on veut toujours aller trop vite, trop fort, trop mécaniquement et pour ce faire, on n’hésite pas à utiliser des « outils » de plus en plus contraignants pour  satisfaire à l’image du cheval « bien dressé ».

Or, n’oublions pas que nous cherchons à guider quelque 600/700 kg. Comment pourrions-nous y  prétendre et de surcroît dans la recherche de légèreté, sans avoir obtenu un minimum de volonté et de compréhension  de leur part. Nos chevaux ne sont pas des pantins articulés sans âme et sans réflexion.  Certains pensent que le cheval n’est pas volontaire et qu’il est feignant de par nature. Je l’ai pensé aussi …

Au cours de ces deux dernières années, mon savoir-être avec Pakita a radicalement changé. J’ai compris à quel point, un cheval est généreux et volontaire… oui mais ! à une seule et unique condition : qu’on ne le laisse pas au bord de la route avec ses propres problèmes.

J’ai appris à écouter Pakita, car en fin de compte elle seule sait ce qu’elle peut donner physiquement. Il est évident que si je lui demande un exercice trop difficile pour elle, pas de son niveau, elle va me le dire … elle va se mettre en défense et dire systématiquement « non » … simple esprit instinctif de conservation. On met le cheval en difficulté, il finit par nous dire « merde »… normal !! Qu’aurais-je « gagné » ? … des contractions, des défenses… qu’aurais-je « perdu » ?  : Quelques semaines de travail !  son mental, sa volonté et sa confiance…

A partir du moment où nous avons acquis un certain savoir-être, un certain respect de leur intégrité, ils n’ont qu’un but : nous faire plaisir et apprendre dans la compréhension, sans heurt, dans le calme et le dialogue. Quel intérêt auraient-ils à gâcher de l’énergie à se mettre en conflit ? Nous sommes les investigateurs des conflits par manque de compréhension puisque les défenses ne sont autres que du dialogue à notre égard…

J’ai donc appris la patience. Sa rééducation a été longue… deux ans de travail à pied, je ne peux pas nier que j’ai quelques fois baissé les bras car je ne voyais pas le bout du chemin. Je me voyais déjà travailler à pied jusqu’à la fin de nos jours.  A cette époque, j’étais d’ailleurs bien loin d’imaginer à quel point cette longue période de rééducation serait une révélation pour la suite. Si j’avais su, j’aurais certainement mis plus de positif dans cette longue « attente ».

Cette période de préparation où seul son physique a été travaillé a grandement amélioré son mental. Pakita, la grincheuse est devenue une jument sure d’elle, qui propose, qui aime apprendre dans une attention de chaque instant. Je suis toujours émerveillée par la capacité qu’elle a non seulement à me montrer un exercice qu’elle sait faire (comme par exemple, le pas espagnol où c’est flagrant) mais surtout par la capacité qu’elle a à organiser son propre corps (équilibre, impulsion, attitude) avant de me l’offrir. On est loin des contraintes qu’on nous fait croire « indispensables » de l’enseignement club ! …

Juste une petite réflexion au passage … je pense que nous étions restées dans les méthodes à la mode, nous n’en serions pas là. J’ai pourtant eu du mal à mettre de côté le monde Parelli. Les discours sont tentants. La méthode apporte du fun … on joue et le cheval devient merveilleux… oui mais non !!! on oublie une chose primordiale : presque toujours,  c’est parce qu’il y a douleurs ou gênes physiques que les douleurs mentales, puis les défenses arrivent… donc dommage mais pour notre cas perso, il manquait l’apport d’une locomotion retrouvée afin de sortir Pakita de son système de défenses très au point. Elle avait mal et le disait, tout simplement … JAMAIS elle n’a été dominante !  Le plaisir corporel qu’ils mettent dans le mouvement fait partie intégrante du mental d’un cheval ! On ne peut pas tout guérir en jouant sur les méthodes des nouveaux maîtres. Si j’ai mal au dos, ça ne me donnerait pas non plus envie d’aller courir un marathon, même si c’est fun et qu’il y a des potes qui le font avec moi. Et si on m’y forçait, je finirais par devenir certainement très  méchante … je n’en fais pas une généralité, heureusement qu’il existe des chevaux sains de corps et d’esprit … mais j’avais tout de même envie de le noter ! 😉

Certes, j’ai vraiment eu l’impression de perdre mon temps à certains moments  mais nous devions retourner sur du travail plus « sérieux »… sic ! … pour accéder à mes véritables rêves de dressage.   J’avais peur de l’ennui, pour elle comme pour moi. Mais lorsque j’ai découvert que le travail  à pied « sérieux »  fait naître un « autre » dialogue bien loin des réalités de la bonne vieille séance de longe chiante à mourir que l’on apprend en club, j’étais rassurée ! Ce fut (et c’est toujours… ) un travail passionnant qui mène à la découverte de nous-mêmes. Et lorsqu’en plus, on sait que les fondamentaux de la légèreté que nous recherchons tous arrivent comme par miracle, on commence à voir les choses différemment et la compassion envers nos chevaux grandit. D’autant que plus je travaillais « sérieux », plus Pakita me montrait de par son calme et son  attention de chaque instant que c’est ce qu’elle attendait … J’ai eu l’impression de changer de jument en cours de route…

Nos chevaux ne peuvent nous offrir que ce qu’ils sont capables de faire physiquement et mentalement dans la décontraction et la compréhension. Chercher à voler ou pire, exiger  les mouvements  nous éloigne totalement de notre but. C’est à nous de désamorcer toute arrivée de stress et de conflit, eux ne réagissent qu’à ce qu’on leur propose…  C’est autant de source à frustration que nous pourrions nous éviter en prenant soin de redonner aux chevaux une locomotion confortable avant même d’avoir l’idée d’aller plus loin. Cela devrait être la base de TOUT travail. Cela n’est pas réservé aux cavaliers de haut niveau. Nous (notre cheval et nous-même) avons tous à y gagner.

Le plus dur est en fait de comprendre ce qu’ils cherchent à nous dire et de remédier à leur problème. Une fois LEUR problème résolu, nous résolvons les NÔTRES… C’est t’y pas magique tout ça … !!! et pourtant tellement réel.

J’ai donc pris conscience de ses difficultés pour mettre de côté mon ego, afin de l’aider au mieux sur le chemin que nous avions pris. Un exercice « mal fait » est forcément dû à une erreur de ma part. J’ai mal demandé. J’ai créé une contraction en demandant trop. Elle n’était pas prête pour aller si loin. Peut-être même a-t-elle une douleur, qu’elle n’avait pas la veille : coup au pré, selle mal placée, contracture de la veille, douleurs ou gênes en tout genre … je ne suis pas dans son corps et si elle me le dit, c’est qu’elle a raison. Quel intérêt aurait-elle de s’inventer  des films ?… ça c’est humain, pas équin !!   … Bref ! c’est que quelque part, je l’ai « oubliée » en cours de route et je n’ai qu’à m’en prendre qu’à moi-même !

Dans notre travail au quotidien, cela m’arrive (comme tout le monde…) d’aller trop loin et de « fâcher » Pakita. Mais là, encore on nous a appris que le cheval ne devait jamais « gagner », sinon il recommencerait … qu’une chose à dire … pffffff !  Quand je sens la frustration arriver, je lâche mes rênes et on repart de zéro ou/et je fais autre chose. Puis nous y revenons, parfois le jour-même, parfois quelques jours ou semaines plus tard. J’ai appris à toujours revenir sur du travail de base lorsque Pakita montre une quelconque difficulté, car je pars du principe que j’ai demandé trop tôt. J’y reviendrais lorsque cela sera plus facile pour elle… voilà tout ! … je l’attends ! … et tout arrive à qui sait attendre 🙂

Ma prof m’avait dit « tu verras, tu auras une jument « clé en main » »… hummm !! … vu que je crois que ce je vois, je n’étais pas convaincue ! Et pourtant… cadence, souplesse, impulsion, rectitude, mise en main, légèreté… tous ces fondamentaux sont arrivés tout seuls, du simple fait de sa locomotion retrouvée dans le plaisir et la compréhension de son corps. Et  depuis cet été, les progrès ne font que s’amplifier. Pakita a découvert le report de poids sur les postérieurs et c’est toute sa locomotion et son équilibre qui se sont métamorphosés…  De nouveaux rêves voient le jour. Pakita,  pourtant dite « handicapée » par un véto qui m’avait proposé des infiltrations a retrouvé une locomotion « normale », voire un peu plus …

Nous nous accrochons aux buts (Impulsion, cheval placé … entre autres, qui semble être la préoccupation première des cavaliers, avec mors ou sans … ) mais nous oublions qu’un travail dans le bon sens en prenant tout le temps qu’il sera nécessaire de prendre, est un travail durable. Lorsqu’un cheval a acquis une musculature  harmonieuse, un schéma ostéopathique équilibré sur l’arrière-main, qu’il aura développé suffisamment de force propulsive,  cela lui permet de ne plus lutter contre son propre corps. Il devient léger à toutes nos demandes puisque cela lui est accessible, facile et donc confortable… plus aucune raison de se mettre en défense !   Au bout du compte, c’est bien le cavalier qui est gagnant car il ne reste que le plaisir à deux dans un dialogue clair et harmonieux…

Ces dernières années, j’ai lu beaucoup, sur tout… j’avais besoin de comprendre le pourquoi du comment.  Et  j’ai pu faire le lien seulement maintenant entre les ouvrages d’art équestre qui parlent du dressage d’un cheval déjà avancé dans son travail (ce que je n’avais d’ailleurs pas compris à l’époque) et dans  tous les cas DEJA mis en basse école (« en avant, calme et droit ») et  les ouvrages plus basés sur la biomécanique qui ont pour but d’expliquer ce qu’est une locomotion « normale ». Or, peu de cavaliers prennent le temps qu’il faut pour amener leurs chevaux sur un travail de basse école. Il serait présomptueux de penser mener nos chevaux en étude supérieure avant de leur avoir fait découvrir la primaire. C’est pourtant une des plus grandes dérives de l’équitation actuelle. Peu d’enseignants sont capables d’amener leurs élèves vers les fondations qui apporteront ces formidables sensations de légèreté en passant par le plaisir que le cheval aura retrouvé dans son propre corps… c’est dommage, plus de cavaliers goûteraient à la joie de monter des chevaux équilibrés et surtout mentalement prédisposés à être montés… il m’aura tout de même fallu une trentaine d’années d’équitation pour avoir la joie de découvrir la légèreté… quel temps de perdu !

Et pourtant… tout est écrit dans ces lignes …

« Si l’on veut avoir un cheval qui soit plus magnifique et plus étincelant à monter, il faut s’abstenir de lui tirer sur la bouche avec le mors, de lui donner de l’éperon et de la cravache, pratiques par lesquelles on se figure souvent faire briller sa monture, on obtient alors le résultat exactement opposé à celui que l’on cherche… » … Xénophon

« Le bon cavalier est celui qui monte bien à cheval, n’est pas celui qui, voyant apparaître des résistances et de sérieuses difficultés dans un nouvel exercice qu’il enseigne à son cheval, cherche à les vaincre à tout prix, employant parfois la violence et la brutalité, mais bien celui qui, en voyant surgir ces résistances, sait revenir en arrière, aux exercices préparatoires, jusqu’à obtenir la flexibilité et la décontraction propre à aborder l’exercice auquel il prétend. » Nuno Oliveira.

« S’il est rétif pour avoir été trop gourmandé et contraint, il faudra observer autant de douceur et de cérémonies comme s’il était poulain. » Salomon de la Broue

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8 réponses à “Savoir perdre du temps pour savoir en gagner…

  1. Encore en bel article plein de sagesse et de vécu :). Pourrais-tu me conseiller quelques livres pour travailler sérieusement ma jument au sol ? j’ai décidé d’arrêté de la monter car elle me montre explicitement que cela ne lui convient pas. alors qu’elle accourait vers la carrière quand je lui proposais les exercices au sol (type Parelli ou travail en liberté). Merci !

    • Merci bi4192 🙂
      En fait, si je vais trop vite, ma prof me frappe … mdr ! (je plaisante bien sur… 😉 )
      Je suis comme tout le monde, j’aimerais bien aller plus vite ^^ mais c’est pas moi qui décide. Ma priorité reste les dispositions de Pakita. Elle est capable de se fâcher trés fort si l’on tombe dans l’exigence. Et puis je vais pas gâcher tous le travail déjà fait et surtout la relation crée, pour quelques secondes de plaisir égocentrique … ça serait dommage ! 🙂

      Et pourquoi tu as arrêté les exercices Parelli ?
      S’inspirer des exercices ne veut pas dire qu’on est obligé d’appliquer ce qui ne nous convient pas de la méthode 😉 … prends ce qui s’intéresse et demandes le selon tes concepts 🙂 ça serait dommage de laisser tomber si ça plaisait à ta juju. 🙂
      Il nous arrive de faire des jeux Parelli, car Pakita adore proposer des choses, mais je n’utilise plus ni licol corde (mais mon side ou la cordelette), ni carrot stick (mais un stick d’attelage plus léger et moins encombrant) ni les phases… je propose et Pakita dispose 😉

      Pour les lectures sur le travail à pied, tu vas trouver beaucoup de lecture sur les méthode, ou bien beaucoup sur le dressage. Après, tout dépend de ce que tu rêves de faire avec ta juju 🙂

  2. En fait, les patterns Parelli sont des jeux/exercices qui répétés souvent vont être appris par le cheval. De ce fait, le cheval finit par faire le mouvement avant même qu’on lui demande.
    Dans le même lots, tu as aussi le huit : https://lechevalenharmonie.wordpress.com/2012/05/09/huit-au-galop-mai-2012/
    … attention dans le travail de tous ce qui est désengagement des postérieurs… je le demandais, je le demande plus ! car cela ne fait que creuser le dos des chevaux … et ouille !

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